La voie de Philippe Pivert, ou le karaté comme humanisme

Interview exclusive réalisée par Rémi Fougères, août 2006

Des premiers pas

A 7 ans, Philippe et sa famille quittent la Martinique pour la Bretagne. C’est là qu’il va ressentir l’appel de la voie de la main nue. En effet, sa frêle silhouette et son teint martiniquais ne lui attirent pas que des amis. A la recherche d’un moyen de défense, il entend parler à la radio d’un énigmatique art martial japonais qu’on appelle « karaté ». Depuis ce jour, c’est une idée fixe : le karaté fait partie intégrante de son existence. A 11 ans il achète son premier livre et s’entraîne seul. Plus tard il intègre un club où il pratiquera  durant six ans. Lors de son service militaire, en 1968, il passe à la vitesse supérieure en s’entraînant quotidiennement avec son premier vrai professeur, l’adjudant Guezinger. Quelques années plus tard, Philippe fait la rencontre la plus marquante de son parcours de karatéka : Nino Satoru. Le maître japonais tenait effectivement un club aux Clayes sous Bois, où l’on pratiquait le karaté Shito Ryu…

Des maîtres

Il y a d’abord Nino Satoru.« Il a vraiment fait toute ma formation au karaté, c’est vraiment lui qui m’a éveillé à cet art martial » raconte Philippe. C’est avec lui qu’il apprend et réapprend tous les katas, toutes les techniques, en d’autres termes la substantifique moelle du karaté. C’est encore avec lui qu’il part au Japon pour la compétition. C’est enfin lui qui lui remet les clés de son dojo en 1980 et qui lui en confie la charge . Un autre grand maître, décédé depuis quelques années, a joué un rôle dans l’évolution du karaté de Philippe : maître Hayashi, élève du créateur de l’école Shito Ryu, Kenwa Mabuni. Si aujourd’hui Philippe ne peut plus bénéficier des enseignements de toutes ces figures célèbres du karaté, ils n’en restent pas moins des références qui continuent à le guider sur sa voie.

De la compétition

Il y a deux Philippe Pivert. Le brillant maître de karaté et l’ardent compétiteur. Si aujourd’hui le premier est plus sceptique quant à la dérive «compétition » du karaté moderne, le second a tout de même eu une carrière rayonnante. Tout a commencé en 1975 au championnat du Japon. Philippe a intégré l’équipe dirigée par Nino Satoru et concoure dans la compétition par équipes. Alors que tout ses coéquipiers réalisent un match nul, Philippe arrache la victoire en remportant son match. Après ce mémorable triomphe, qui laisse pantois les vieux maîtres japonais, une avalanche de victoires s’ensuit. De retour en France, Philippe ne peut s’empêcher de gagner tous les championnats auxquels il participe.  Pour couronner cette myriade de victoires, Philippe remporte le championnat de France en 1975. L’année suivante, il renouvelle l’expérience, mais suite à un mauvais contrôle il casse quatre dents à son adversaire et doit alors se contenter d’une médaille d’argent  (moralité : toujours contrôler).

Malgré cette accumulation de trophées, Philippe range quelques années plus tard son kimono de compétition. Il fait le choix de se consacrer pleinement à son travail à l’hôpital qu’une vie de compétiteur rend difficile. Le karatéka se tourne alors vers d’autres horizons : la recherche intérieure et l’enseignement.

Du style Shito Ryu :

C’est d’abord par fidélité envers son maître, Nino Satoru, que Philippe appartient à l’école Shito Ryu. Mais c’est aussi parce que ce style a une perfection qu’il n’a pas trouvée ailleurs.

En France le karaté est majoritairement Shotokan.  De prime abord, le néophyte ne verra que peu de différences entre les deux styles. C’est en approfondissant la discipline que les nuances se révèlent. Le Shito Ryu insiste plus sur l’absorption de la force, la déviation de l’axe. Le fondateur de cette branche, Kenwa Mabuni (1889-1952) a été l’élève des deux grands maîtres Anko Itosu (Shuri-te) et Kanryo Higaonna (Naha-te).  Aujourd’hui le Shito Ryu est particulièrement réputé pour la richesse et la diversité de ses katas, comme en témoigne le nombre de victoires remportées par des karatékas Shito Ryu en compétition kata. On en dénombre plus de 70. Cela étant, « il n’est pas nécessaire de tous les connaître, » nous rassure Philippe.

Du kata

L’enseignement de Philippe accorde beaucoup d’importance au kata. Pour lui c’est l’essence même du karaté, qui est trop négligée dans le karaté moderne. Il est pourtant fondamental au développement du karatéka.  En pratiquant encore et encore les mêmes gestes, les mêmes enchaînements, les même contre-attaques, le karatéka découvre toute la richesse des interprétations des katas ainsi que leur subtilité. Il permet d’apprendre à mieux se situer dans l’espace. On fait aussi travailler des muscles peu sollicités dans des actions trop communes. C’est aussi un travail sur l’âme. Le karatéka aguerri ne se bat plus contre des adversaires imaginaires, il se bat contre lui même. Pour Philippe le kata est la clé de la progression : « La compétition c’est intéressant, mais on peut être champion en maîtrisant sept voire huit techniques. Pour moi le kata est un acquis. Un karatéka qui pratiquera beaucoup les katas ne sera pas forcément très performant en combat compétition à cause de la rigidité des règles, pourtant je reste intimement convaincu qu’au combat pur il sera bien meilleur. D’où l’importance du bunkai (application du kata)».

De l’enseignement

A entendre Philippe, la pédagogie du karaté a bien changé : « Avant l’enseignant se postait devant les élèves et faisait seul des mouvements qu’ils devaient répéter. Pas d’interventions, pas d’explications ». La discipline s’est aussi professionnalisée. Il faut être diplômé pour pouvoir prétendre à l’enseignement. Les karatékas ont eux aussi évolué : aujourd’hui on le pratique à tout âge. Pour preuve, le club de Saint Germain en Laye peut s’enorgueillir d’avoir en son sein un octogénaire, qui vient juste de recevoir sa ceinture noire. Transmettre semble être un devoir pour tout karatéka aguerri qui se respecte. Car transmettre c’est donner, mais aussi recevoir : « Lorsque je vois des élèves qui éprouvent des difficultés à réaliser un enchaînement, je décompose ce mouvement pour cibler la source du problème. Je fais alors un travail sur mon karaté. Lors d’un cours, je ne fais pas qu’enseigner, j’apprends beaucoup des élèves. » Aujourd’hui l’enseignement de Philippe sort des murs de son dojo : il est directeur technique de la ligue, membre du comité directeur de la fédération française de karaté, membre de la commission des grades de karatés, responsables des 3e et 4e dan pour la région Ile de France.

Du 6e dan

« Un moment très fort dans mon parcours de karatéka. Il s’agissait de démontrer devant mes pairs ma maîtrise aboutie de cet art martial. J’ai eu le sentiment d’une grande réalisation personnelle, un aboutissement dans ma carrière. Je l’ai vraiment vécu comme un moment très intense, d’autant plus que je l’ai passé avec un de mes élèves. Pour le 7e dan, c’était différent. C’est vraiment le 6e qui m’a ému »

De la dimension spirituelle du karaté

Bien que catholique, Philippe a longtemps pratiqué le zazen (méditation assise). Il en tire une grande maîtrise de la concentration mais aussi quelques réflexions sur la place de l’individu dans son univers et le rôle que le karaté peut jouer pour celui ci. En effet, pour Philippe le karaté ne façonne pas seulement l’enveloppe humaine, il façonne aussi l’intérieur de l’être et c’est précisément là qu’il devient intéressant.  Comme tout art martial, le karaté est une véritable arme qui s’acquiert après des années de pratique. Mais il faut l’acquérir pour être sûr de ne jamais avoir à s’en servir. C’est le pouvoir de la dissuasion. Le vrai karatéka n’a pas besoin de se servir de son art. Face à l’agressivité, la maîtrise permet justement de ne pas répondre par l’agressivité. C’est là la sagesse que transmet la maîtrise du karaté, c’est là la dimension humaniste de cet art martial.